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Brèves
Nouvelle brève
mardi 12 juin
PARIS (Reuters) - Brice Hortefeux, ministre de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale, va transmettre ce mardi au Conseil d’Etat un projet de loi destiné à durcir les conditions d’accès au regroupement familial, écrit le Figaro. Le texte ne comportant que 14 articles, dont le quotidien s’est procuré une copie, oblige "le membre d’une famille qui demande à rejoindre la France" à bénéficier "dans son pays de résidence d’une évaluation de son degré de connaissance de la langue et des valeurs de la République". "L’autorité compétente organisera sur place une formation de d’une durée maximale de mois" si nécessaire, précise le projet de loi qui sera l’un des premiers à être débattu cet été par la nouvelle assemblée nationale. Selon le texte, une attestation de suivi doit permettre d’obtenir un visa de long séjour en France et, éventuellement, d’entamer une procédure de regroupement familial. Brice Hortefeux a confirmé jeudi dernier sa volonté de diminuer la part de l’immigration familiale pour encourager l’immigration économique, qui ne représente aujourd’hui que 7% des flux migratoires vers la France. La création d’un ministère de l’Immigration et de l’identité nationale a été l’un des engagements forts de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy et a suscité de nombreuses critiques à gauche. Elle vise à mettre de la cohérence dans la politique d’immigration et regroupe des compétences qui étaient jusque-là éclatées entre plusieurs ministères. Les visas et l’asile dépendaient en effet des Affaires étrangères, les titres de séjour de la direction des libertés publiques du ministère de l’Intérieur, l’accueil et les naturalisations du ministère de l’Emploi, l’acquisition de la nationalité par mariage de la Justice. Chargé de mettre en oeuvre la politique d’"immigration choisie" promue par la loi du 24 juillet 2006, il doit notamment définir des plafonds annuels d’entrées par catégorie, durcir les conditions du regroupement familial et remédier le cas échéant par l’immigration aux besoins de main d’oeuvre dans certains secteurs.
 
Le grand désarroi des musulmans britanniques
WENDY KRISTIANASEN
vendredi 30 mars 2007

popularité : 1%
Le 8 décembre, le premier ministre britannique Anthony Blair a sommé les musulmans radicaux de respecter les valeurs fondamentales de la démocratie. Il craint que la volonté britannique d’accepter les différences soit utilisée contre le pays. Ces déclarations ont accentué le malaise dans les diverses communautés musulmanes, qui s’estiment victimes d’une campagne stigmatisante de la part des autorités.

« Il est temps de s’engager dans un débat nouveau et franc sur l’intégration et la cohésion en Grande-Bretagne, déclarait Mme Ruth Kelly, la nouvelle ministre des communautés, du gouvernement local et des femmes, le 24 août 2006 (1). Si nous voulons avoir une solution efficace à ces problèmes, nous devons être clairs sur les défis que nous affrontons. » Ce discours était prononcé deux semaines après que le ministre de l’intérieur John Reid eut annoncé la découverte d’un complot en vue de « commettre un massacre de masse sur une échelle encore jamais connue en Grande-Bretagne », en détournant des avions de ligne transatlantiques, annonce qui fit la « une » de tous les médias. Le 9 novembre, Mme Eliza Manningham-Buller, directrice générale du Military Intelligence section 5 (MI5) (2), dans une de ses rares déclarations publiques, évoquait le danger terroriste qui menaçait le pays : deux cents groupes et réseaux, plus de mille six cents individus identifiés et trente complots éventés (3).

Déjà, la politique étrangère du premier ministre Anthony Blair avait rendu plus difficiles les tentatives du gouvernement de redéfinir ses relations avec des communautés musulmanes britanniques très diverses, mais qui auraient pu s’ouvrir à de nouvelles idées pour réformer le modèle multiculturel. Et toute confiance s’est évaporée en octobre quand M. Jack Straw, l’ancien ministre des affaires étrangères, député de la circonscription de Blackburn (qui compte environ 25 % de musulmans), dans le nord-ouest de l’Angleterre, a lancé une affaire de foulard britannique, en déclarant à un journal local : « Je me sens gêné de parler en tête à tête à quelqu’un que je ne peux pas voir. » Cela représente une « déclaration publique de séparation et de différence (4) ».

Un débat public sur le niqab (5) est tout à fait légitime. Mais il a été utilisé à des fins politiciennes par des dirigeants du Parti travailliste qui se placent dans la perspective de l’après-Blair et lorgnent sur les suffrages de la classe ouvrière blanche. La polémique a grandi avec la suspension de Mlle Aisha Azmi, une aide-institutrice de 23 ans qui refusait d’ôter le voile couvrant son visage. Pourtant, et la presse ne l’a pratiquement pas mentionné, la majorité des musulmans étaient d’accord avec la décision prise par l’école.

Ce sont bien évidemment les attentats du 7 juillet 2005 à Londres – cinquante-deux morts – qui ont provoqué une véritable peur de la radicalisation d’une communauté de deux millions de musulmans. Le chef présumé du commando, Mohammed Siddique Khan, avait grandi dans le Yorkshire et était connu sous le diminutif de « Sid » par ses amis anglais.

Rage et sentiment d’injustice

Commissaire adjoint de la police métropolitaine, musulman indien, M. Tarique Ghaffur s’inquiète de tous ces « jeunes britanniques et pakistanais qui voyagent par leurs propres moyens sans contrôle suffisant, sans être encadrés par des personnes plus âgées. On compte un demi-million de trajets effectués entre la Grande-Bretagne et le Pakistan chaque année. Je suis particulièrement préoccupé par les Pakistanais et les convertis. Parmi les jeunes musulmans, on sent de la rage, un sentiment d’injustice, un risque d’aliénation. Ils ont leurs propres mythes et, grâce à Internet, prospère une extraordinaire industrie des théories du complot ».

A sa manière, M. Ali Khaled, un converti d’origine sud-américaine et écossaise, confirme ces propos en racontant comment il s’est radicalisé : « Je voulais utiliser mon énergie et je n’y arrivais pas. J’étais isolé. Si vous êtes perdu, le discours salafiste (pour la définition des différents groupes, lire « Une nébuleuse de groupes ») est très attirant, très clair. J’aurais continué sur cette voie non militante si je n’avais déménagé à Londres, où j’ai rencontré un groupe d’Al-Mouhajiroun. Vous êtes pris par eux dès que vous les croisez : ils se démènent, tentent de changer les choses, remportent des succès. Cela me semblait conforme à l’islam, je n’avais que 17 ans. Au fur et à mesure que je me radicalisais, je me sentais plus sûr de moi. Je devenais arrogant et je voulais briser l’apathie des autres, des masses aliénées. » Après le 7-Juillet, le gouvernement a introduit de sévères mesures dites anti-terroristes, très critiquées (6). S’efforçant tardivement de discuter avec les musulmans, il a mis sur pied une série de groupes de travail, rassemblés sous l’appellation Preventing Extremism Together (PET, « prévenir ensemble l’extrémisme »). De très larges consultations ont abouti à soixante recommandations pour des actions communes entre le gouvernement et la communauté musulmane. Quelques-unes ont été mises en œuvre, notamment une caravane de personnalités et de penseurs chargée de s’adresser aux jeunes à travers le pays. Le gouvernement a aussi créé la commission pour l’égalité et les droits humains, qui verra le jour cette année et qui remplira un manque : la prise en compte de la religion dans la définition des groupes ethniques (7). Cette nouvelle commission disposera d’un budget annuel de 100 millions d’euros, ce qui en fera la plus importante organisation de ce type en Europe.

En revanche, le gouvernement a rejeté la proposition formulée par le PET d’une commission d’enquête indépendante sur les événements du 7-Juillet. Ce refus reflète en partie la peur des autorités de voir mise en lumière la part de responsabilité de la politique étrangère britannique dans les attentats. Lord Ahmed, un fervent travailliste, devenu en 1998 le premier pair musulman, affirme : « Les relations des musulmans avec le gouvernement n’ont jamais été si mauvaises : 90 % à 95 % d’entre eux votaient traditionnellement pour le Parti travailliste. Le problème fondamental réside dans la politique étrangère. »

Après l’alerte du mois d’août, trente-huit associations musulmanes, trois des quatre députés et les trois lords musulmans ont envoyé une lettre ouverte sans précédent au premier ministre : « La débâcle en Irak et l’incapacité à arrêter les attaques contre les civils au Proche-Orient [référence, notamment, au refus de M. Blair de demander un cessez-le-feu au Liban], non seulement aggravent la situation des gens ordinaires dans la région, mais donnent des armes aux extrémistes qui nous menacent tous (8). »

Le Conseil musulman de Grande-Bretagne (Muslim Council of Britain, MCB), la plus représentative des fédérations musulmanes, qui regroupe quatre cents organisations, a signé cette lettre. Son secrétaire général adjoint résume ses doléances : « D’abord, la politique étrangère. Ensuite, au lieu d’une enquête sur le 7-Juillet, nous avons eu une approche purement sécuritaire. Nous avons conseillé la mise en place d’un dialogue politique, mais le gouvernement avait déjà décidé que les problèmes venaient des mosquées et a préparé une législation pour fermer celles qui prêchaient la haine. Nous avons répliqué qu’il fallait s’attaquer aux individus, pas aux institutions. »

Un compromis a été conclu, avec la création d’un bureau chargé des questions des mosquées et des imams, le Mosques and Imams National Advisory Body (Minab). A l’intérieur de ce bureau, le MCB n’est qu’une des quatre fédérations ; les autres sont le Forum musulman britannique, l’Association musulmane britannique (Muslim Association of Britain, MAB) et la Fondation Al-Khoei (chiite). Chacune exprime une tendance différente. Les musulmans ne constituent pas une seule communauté, mais plusieurs. De plus, nombre d’entre eux ne se sentent même pas représentés par ces organisations.

Depuis, les relations avec le MCB se sont encore détériorées : le gouvernement considère que celui-ci n’a pas assez combattu l’extrémisme et ne lui pardonne pas son refus d’observer, en 2005, la journée en souvenir du soixantième anniversaire de l’Holocauste – le MCB demandant un jour de commémoration pour toutes les communautés persécutées. Cette position regrettable a permis à Mme Kelly de déclarer, le 11 octobre 2006, que les financements iraient désormais aux organisations « qui combattent l’extrémisme ». Elle faisait directement référence au nouveau partenaire du gouvernement, le Conseil musulman soufi, une organisation peu influente en Grande-Bretagne, dirigée par M. Hisham Kabbani, et liée au mouvement soufi international Naqshabandi. Ce conseil dispose de l’appui des néoconservateurs et de l’administration Bush.

La « question musulmane » a explosé en 1989 avec la publication des Versets sataniques, de Salman Rushdie, et la condamnation à mort de celui-ci par l’ayatollah iranien Ruhollah Khomeiny. Le roman a été brûlé à Bradford, une ville du nord de l’Angleterre, et des milliers de manifestants sont descendus dans la rue. Le gouvernement conservateur a, bien évidemment, refusé d’interdire le livre, mais a souhaité la création d’une représentation musulmane, ce qui a abouti à la naissance du MCB.

Avec la victoire, la même année, du Parti travailliste, des musulmans sont entrés à la Chambre des communes et à celle des lords. Ils ont obtenu le financement public d’écoles confessionnelles (qui existait déjà pour les autres religions) et l’introduction de la mention de la religion dans le recensement de 2001. Ces changements s’accompagnèrent d’une floraison de journaux, d’écoles, de groupes de professionnels, de lobbies et de la création d’une chaîne de télévision. Londres devint un centre important de la finance islamique, évalué à 370 milliards d’euros. Toutefois, le recensement de 2001 révéla l’autre face de la médaille : le taux de chômage des musulmans est trois fois plus élevé que la moyenne nationale ; 33 % d’entre eux vivent dans les zones les plus pauvres ; 41 % habitent dans des logements vétustes ; 31 % n’ont aucune qualification ; ils représentent 11 % de la population des prisons (une augmentation de 161 % entre 1994 et 2004).

Président du Forum musulman britannique, M. Kurshid Ahmad se fait le porte-parole des pauvres, et notamment des barelvis. « Ils ne sont presque pas représentés parmi les organisations musulmanes, alors que presque tous les Bangladais et la grande majorité des Pakistanais le sont – près de la moitié des Britanniques musulmans étant d’origine pakistanaise. » Né dans le Cachemire pakistanais, M. Ahmad assure que le Forum rassemble cent quatre-vingts mosquées (sur mille six cents dans le pays). Il explique : « 80 % des Pakistanais sont d’origine rurale, la plupart sont illettrés, même en ourdou. Ils ont travaillé dans les usines pendant des décennies et ne peuvent toujours pas parler anglais. On peut dire la même chose des Bangladais ou des Yéménites. Les imams viennent de villages, ils sont compétents mais ne peuvent pas communiquer avec les jeunes car ils ne parlent pas l’anglais. Ces imams sont embauchés parce qu’ils viennent des mêmes régions que leurs ouailles et parce qu’ils sont peu payés, entre 75 et 120 euros pour une longue semaine de travail. »

Certains cherchent des solutions

Leicester est considérée comme un modèle de la diversité britannique. Un tiers de ses trois cent mille habitants (et près de la moitié de ses écoliers) sont non blancs (musulmans, hindous, sikhs, originaires des Caraïbes, etc.), et les relations intercommunautaires sont excellentes. Se voulant la « voix des cinquante mille musulmans de la ville », la Fédération des organisations musulmanes (Federation of Muslim Organisations, FMO) est active dans l’éducation, le social, la sécurité, le dialogue interreligieux. Comme l’explique M. Souleman Nagdi, l’un de ses membres influents : « Nous nous sommes intégrés et nous avons connu beaucoup de succès. Leicester est à part, car beaucoup d’entre nous appartenaient à des minorités en Afrique ; nous sommes venus ici pour trouver la sécurité, alors que ceux qui venaient du sous-continent indien ont dû s’adapter à ce statut de minorité. »

Lors d’une réunion interreligieuse, musulmans et chrétiens se sont mis d’accord, autour de tasses de café et de pâtisseries indiennes, sur la nature catastrophique de la politique étrangère et sur les excès du profilage racial. Pour marquer le 11-Septembre, un match de cricket a opposé des membres du clergé et des imams, avec des hindous et des juifs orthodoxes comme arbitres. Mais, à la mosquée centrale de Leicester, une des plus grandes du pays, affiliée aux barelvis, c’est une image moins sereine qui émerge. Alors que les croyants s’assemblent par milliers pour célébrer l’arrivée du ramadan, le cheikh Shahid Raza dénonce les manœuvres d’un groupe – les déobandis – qui a éliminé les barelvis du bureau de la FMO.

Quoi qu’il en soit, beaucoup de musulmans de Leicester ne connaissent pas ou ne sont pas d’accord avec l’initiative du PET. Ainsi, M. Ismaïl Patel, un opticien originaire du Malawi, membre du mouvement Jamaat Al-Tabligh, dénonce la caravane du PET : « C’est une manière de faire colonialiste. On trimbale des gens étrangers qui viennent dire aux locaux ce qu’il faut faire. » Il est vrai que, en dehors de Londres, peu de gens ont entendu parlé de M. Hamza Youssouf Hanson, un prédicateur musulman basé aux Etats-Unis, ou de M. Tariq Ramadan, le philosophe suisse d’origine égyptienne. En signe de protestation, M. Patel a organisé une « contre-caravane » de trente religieux britanniques dans six villes, dont Leicester.

Pour Mlle Salma Elgaziari, une étudiante de 16 ans de Leicester, qui a commencé à prendre la parole dans des réunions publiques, « il faut enseigner la citoyenneté dans les madrasa, quand les enfants sont encore jeunes. Et l’on doit aussi aborder les problèmes politiques. Les enfants ont de vraies questions et nous leur répondons en enseignant... la manière islamique de se laver. Il y a un vide ». Ce vide s’accroît avec l’âge. « Mais il commence à la maison. Les jeunes se sentent incompris par leurs aînés, par les membres masculins de leur famille. Ils commencent alors à provoquer pour pouvoir être entendus. Ils pensent que l’ensemble du monde les hait. »

D’autres aussi se mobilisent à la base. M. Mohammed Kirk Master, 32 ans, d’origine africano-irlandaise, travailleur social à Leicester, parle de l’aliénation qui conduit les jeunes musulmans à la drogue. « Dans un des quartiers de Leicester, les trois quarts des dealers sont musulmans. » Comme Mlle Elgaziari, il considère que les madrasa sont au cœur du problème. « Ou les enfants se moulent dans la mentalité des madrasa, ou ils s’engagent dans de mauvais chemins, notamment politiques. » Certains ont cherché des réponses. Ainsi, en 2002, M. Master a créé Build, un ambitieux projet qui s’adresse à quinze mille jeunes dans les madrasa. « Nous avons pris conscience qu’il y a beaucoup de travail à faire ici : clubs, sports, aide sur l’usage de la drogue, boissons, sexualité, etc. Maintenant, nous offrons tout cela à l’intérieur de la madrasa, comme un complément à l’enseignement traditionnel. Les parents et les écoles mesurent combien tout cela est important. Désormais, douze madrasa de Leicester ont accepté, et c’est juste un début. »

Dewsbury, une ville du West Yorkshire de cinquante mille habitants, compte un tiers de musulmans, vivant repliés sur eux-mêmes, notamment dans le quartier de Savile Town, à l’extrémité asiatique de la ville, où se concentrent les barelvis et les déobandis-tablighis. Les rues sont étroites, tranquilles, parsemées de modestes boutiques de vêtements féminins musulmans, et de dix lieux de culte, dont l’immense mosquée Markazi, construite en 1980, quartier général européen du mouvement Tabligh. Un grand supermarché Asda a été construit sur le terrain d’une ancienne usine textile.

Dewsbury vit en état de siège. La ville refuse de parler aux journalistes depuis que les arrestations de l’été (après les révélations sur le grand projet d’attentat contre les lignes aériennes) ont provoqué une tempête médiatique liant la Jamaat Al-Tabligh à Al-Qaida. Le chef du commando du 7-Juillet, Siddique Khan, vivait ici et était marié à une femme de l’agglomération. Mlle Azmi, l’aide-institutrice qui refusait d’enlever son niqab, travaillait dans une école de la ville.

L’un des fondateurs de la mosquée Markazi, Cheikh Yakub, un érudit respecté, nous reçoit gentiment dans sa maison de Savile Town alors que sa famille regarde le match de cricket à la télévision avec le petit Ismaïl, 7 ans, supporteur – « bien sûr » – de l’Angleterre. La famille est accablée par l’arrestation, le 16 juin, du petit-fils du cheikh, âgé de 16 ans et accusé de terrorisme. « La police a fait irruption dans les deux maisons mitoyennes et nous a traités brutalement. Nous ne savons pas ce qui s’est passé : nous n’avions de contacts avec notre petit-fils que par courriel ou téléphone portable. Nous nous percevons comme des victimes et, dans une certaine mesure, nous le sommes. » Depuis, l’adolescent a été libéré sous caution.

Jusqu’à l’âge de 13 ans environ, les enfants musulmans reçoivent deux heures d’éducation religieuse supplémentaires après l’école et le week-end, dans des madrasa dépendant de la mosquée locale. Dans les madrasa de Savile Town, la plupart des textes sont en ourdou, que la majorité des enfants ne comprennent pas, et les professeurs maîtrisent mal l’anglais. Mais, pour M. Abdel Hai, un leader communautaire d’origine indienne de Savile Town, le problème réside « dans ceux qui n’ont pas été à la madrasa et sont détournés par HT [Hizb ut-Tahrir Britain] plus tard à l’université ». Il ne voit pas de problème avec les madrasa : « Nous devons maintenir notre culture ethnique ; nous tenons à ce que nos enfants apprennent l’ourdou, qui reste notre langue de référence. » Dans un autre quartier de Dewsbury, Ravensthorpe, M. Abdoul Aslam, venu du Pakistan et dirigeant du centre communautaire, regarde avec envie Savile Town. Son quartier, l’un des plus pauvres, est composé pour moitié de musulmans ; l’autre moitié rassemble des Européens de l’Est, des Bosniaques, des Ukrainiens, des Irakiens, des Kurdes, des Indiens non musulmans. « Ici, ce sont les problèmes locaux qui sont importants, pas ceux de l’islam, explique M. Aslam. Quand vous vivez dans un quartier démuni, vous vous préoccupez de l’état de la voirie et de vos relations avec vos voisins. Nous ne voulons pas que nos enfants apprennent l’ourdou, mais l’anglais, nous sommes déjà tellement en retard... » M. Aslam est fier du travail effectué par son centre, non sans raison : le quartier est clair, propre et ordonné. A comparer avec celui limitrophe de Dewsbury Moor, de même composition ethnique, où prolifèrent crimes et vente de drogue.

Les gens de Dewsbury tentent de comprendre ce qui leur arrive. Beaucoup rechignent à évoquer la manière dont ils sont traités en tant que musulmans – certains hésitent même à prendre les transports en commun. Ils parlent néanmoins de leurs difficultés. Président de la prestigieuse Indian Muslim Welfare Association, M. Bashir Karolia reconnaît : « C’est vraiment notre faute. Nous restons repliés sur nous-mêmes. Nous aurions dû parler de l’islam à la population avant le 11-Septembre. »

Dans les communautés musulmanes, qui vivent souvent dans des univers séparés, les références des anciens restent pour l’essentiel culturelles. Pour les nouvelles générations, qui ont perdu le contact avec les pays d’origine, celles-ci se sont effacées, et un fossé s’est créé avec les parents. Ces jeunes sont totalement intégrés, mais en même temps certains demeurent dangereusement « séparés ». Dans la très complexe mosaïque britannique, tout le monde est d’accord sur un point – la nécessité d’un sentiment d’appartenance citoyenne plus fort –, mais tous divergent sur les moyens d’y parvenir.

WENDY KRISTIANASEN


Notes

(1) Ce ministère a été créé en 2006. Avant, les affaires des communautés immigrées dépendaient du ministère de l’intérieur.

(2) Service de renseignement et de contre-espionnage.

(3) Times Online, 10 novembre 2006.

(4) Lancashire Telegraph, Blackburn, 5 octobre 2006.

(5) Le niqab est un voile sur le visage ne laissant apparaître que les yeux.

(6) Lire Philips S. Golub, « Etat d’urgence permanent », Le Monde diplomatique, septembre 2006.

(7) Au Royaume-Uni, les personnes sont définies selon leur origine ethnique : Blancs, Noirs, Britanniques noirs, Asiatiques, Britanniques asiatiques, Chinois, etc. ; les formulaires pour les services publics contiennent la mention ethnique. Chacun est libre de définir son « ethnicité » ou de ne pas la définir ; un « Blanc » peut se déclarer « Noir » ou « Asiatique » – on est dans l’autodéfinition. La quasi-totalité des personnes d’origine asiatique ont la nationalité britannique.

(8) The Guardian, Londres, 12 août 2006.

 
Post Scriptum :

http://www.monde-diplomatique.fr/2007/01/KRISTIANASEN/14365

JANVIER 2007 - Pages 4 et 5


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