
Lorsqu’une armée romaine victorieuse rentrait de ses conquêtes, aussi bien avant qu’après la période républicaine, elle entrait triomphalement dans Rome. Bien entendu, ce triomphe était accompagné des fruits du pillage, butin de la guerre. Certains des meilleurs trésors arrachés aux peuples vaincus étaient inclus dans les finances romaines en tant que partie des gains matériels de la guerre. Les armées impériales conquérantes d’Angleterre, de France et d’Allemagne des 18ème et 19ème siècles, ont suivi la vieille tradition romaine. Cette sorte de « recette » doit être clairement distinguée dans ce débat de ce que nous appelons réparations. Au 19ème siècle, les faiseurs de guerre européens avaient déjà depuis longtemps développé cette tradition de taxe de réparations. Une nation défaite militairement était une nation à punir à double titre. Lors de la signature d’un traité de paix ayant pour objectif de mettre fin à la guerre, la nation vaincue se voyait remettre une énorme facture ou taxe qu’elle devait payer à la partie victorieuse, non comme tribut, mais plutôt comme compensation des « pertes » ou des « dépenses de guerre » subies par la nation victorieuse au cours de la conduite de cette guerre. Par le biais de cette taxe, les vainqueurs étaient censés réparer tous les dommages qu’ils avaient subis. Bien entendu, il s’agissait d’une mesure purement punitive, oppressive dans tous les sens du terme. En conséquence, les nations défaites, elles, le voyaient toujours comme une forme de vengeance.
Nous devons rejeter en bloc tout lien entre ce dont nous discutons et ce type de tradition. Le parallèle le plus proche que nous pouvons faire avec la notion de réparations est celui de la notion de « dommages » telle qu’elle est définie dans les sections concernées du code civil. En un mot, en termes juridiques, le but des dommages est de rétablir la partie lésée dans la situation dans laquelle elle se serait trouvée si elle n’avait pas subi de tort. Et alors que ceci est possible juridiquement dans la pratique, et que les mesures peuvent se rapprocher de l’exactitude scientifique, un tel processus est beaucoup plus complexe dans le domaine de l’économie politique. Les dégâts perpétrés au travers de l’histoire sont particulièrement rapaces. Ils s’accompagnent de nombreuses pertes humaines et matérielles. Ils entraînent également un retour en arrière de la nation de plusieurs générations.
Si nous considérons les réparations comme un large genre, nous devons aussi accepter qu’elles incluent un certain nombre d’espèces. Il est difficile, finalement, de définir les réparations aussi bien en termes généraux que dans leurs spécificités. Et le problème provient tant du contenu historique que social du processus entier. Nous devrons donc nous satisfaire d’une pure description des réparations et avancer dans notre analyse à la fois en termes généraux et spécifiques. Globalement, l’objectif ici sera de tracer un avenir économique aux pays du Sud, sous forme d’un modèle économique global, conçu pour atténuer la triste histoire des conquêtes, du pillage économique et financier. Des réparations à l’échelle mondiale sont-elles possibles ?
Commençons par tracer le processus complet, historique et social, à partir duquel on détermine aujourd’hui les réparations. D’un pur point de vue européen, le capitalisme commence à se muscler au cours des croisades, s’assurant ainsi un passage pour l’échange des marchandises de l’Asie mineure au sous continent indien et à la Chine. Ceci fut renforcé plus tard lors du contournement du continent africain. Simultanément d’autres tentacules s’étendent largement dans l’Atlantique et les Caraïbes, puis jusqu’au Pacifique. Les anciennes Cités-Etats italiennes de Venise, Florence, Gênes, etc. purent ainsi connaître une transition rapide du féodalisme vers une base capitaliste. Le commerce des esclaves a été l’un des facteurs renforçant l’intégration de l’économie africaine, qui se voyait dans le même temps retardée au même titre que les îles des Caraïbes et les Amériques. La route était dès lors ouverte pour un transfert de richesses et de pouvoir des banquiers méditerranéens et de la péninsule ibérique vers les classes marchandes d’Angleterre, de Hollande et de France.
Deuxièmement, dès ce moment la question de la conquête étrangère accompagnée de dégâts écologiques était tranchée. Troisièmement, dès l’origine, les acquisitions étrangères prirent une coloration financière et industrielle. Et ce fut un perfectionnement de ce processus qui porta les choses à un stade plus avancé vers la fin du 20ème siècle. L’âge de la mondialisation fut l’âge de la soumission strictement au travers du pur pouvoir de l’argent.
Chacun de ces quatre stades de développement du capitalisme a non seulement assassiné les libertés des autres nations mais aussi joué un rôle crucial pour l’expropriation de leurs richesses. A chaque stade les liens d’asservissement ont pris une variété de formes, à savoir : l’écologie, le travail, le commerce, la dette, les investissements. Tout au long de cette histoire, la véritable dette des sociétés des pays du Nord a été directement proportionnelle aux changements de ces mêmes formes.
La question que nous devons poser à ce stade est : comment le Nord peut-il assumer le règlement d’une dette si monumentale vis-à-vis des sociétés du Sud ? Un tel paiement est-il réalisable ? La question doit être posée sans se soucier des mensonges et des promesses faites par charité par les classes dominantes comme celle des USA, lorsqu’elles prétendirent proposer des programmes de promotion aux esclaves qu’ils avaient arrachés à l’économie de plantation du Sud. Le Nord peut-il établir un programme de réparations en faveur du Sud dans le contexte économique de notre temps ?
Illustrons ces questions au travers de deux exemples de revendications formulées par des groupes représentatifs de personnes du Sud économique. En 1999, une commission de vérité réunie sous l’égide de l’African World Reparations à Accra, demanda aux nations du Nord des compensations pour le commerce des esclaves pour un montant de 777 milliards de dollars, à payer sous 5 ans. Les questions immédiates qui surgissent sont les suivantes : Qui est passible de cette facture ? Quels sont les détails du délit ? Envers qui les débiteurs sont-ils redevables ? Le processus de ce type de réparations a-t-il pu établir le nombre réel d’esclaves qui furent arrachés d’Afrique ; le nombre réel de ceux qui périrent lors de la traversée ; le nombre réel de ceux qui ont atteint l’Amérique ; les sociétés réelles dont ces esclaves furent arrachées ? Est-ce que ce sont cent millions, ou dix millions, un chiffre entre les deux ? A-t-on déterminé les pertes exactes en heures de travail de chaque nation ou groupe africains ? Ou bien le montant de la réclamation est-il un calcul purement hasardeux ?
(…) Pris à l’échelle mondiale, les revendications des pays du Sud sont littéralement à la fois astronomiques et incommensurables. Sur ces bases il n’est peut-être pas trop difficile de conclure que les sociétés actuelles du Nord ne possèdent pas la capacité, en dépit de leur richesse incroyable, de rembourser ce qu’elles doivent au Sud. Dans une conception punitive des réparations semblable à celle des puissances européennes du 19ème siècle, les capacités conjointes de toutes les sociétés du Nord ne leur suffiraient pas à assurer le remboursement au centime près de tout ce qu’elles doivent au Sud. Ceci n’est pas uniquement une mesure de la taille gargantuesque de la dette du Nord ; c’est aussi un indicateur du degré inimaginable de consommation ostentatoire qui est devenu le lot des sociétés du Nord durant les six cents dernières années. De toute évidence, une méthode rationnelle doit être conçue et adoptée afin que la pondération de l’histoire soit rééquilibrée de manière à assurer le développement durable de la civilisation humaine en termes d’obligations admises par toutes les parties de la société actuelle.
Il n’y a donc plus lieu de discuter sur la question des réparations. Ce qui commence à nous préoccuper désormais comme mesure pratique immédiate est le moyen dont nous semblons dépendre pour ouvrir des négociations sur les réparations. Considérant que ce sujet doit être appréhendé dans le cadre de l’économie mondiale dans son ensemble, il devient évident que ce problème ne peut être traité qu’en termes d’une solution systémique.
A notre époque, le problème de telle ou telle forme de réparations est posé à la classe politique. Actuellement, l’intellectuel le plus prolixe parmi les tendances nationalistes du continent africain, est le président Thabo Mbeki d’Afrique du Sud. S’adressant au forum économique mondial de Davos en 2001, il a dédaigné toute idée de projeter la question du développement économique en Afrique à partir d’une telle notion. Maintenant, l’élément clé est qu’il y a un Thabo Mbeki dans le cœur de tout autre leader des pays du Sud - à une ou deux exceptions près. Comment cette brochette de gens pourraient-ils devenir nos représentants pour un programme de réparations, quel que soit son caractère ? C’est pourquoi, pour développer une stratégie et exécuter les tâches afférentes, nous devons nous appuyer sur des mouvements politiques dynamiques, agissant tant au Sud que partout dans le monde. Parfois le travail de réparations survient sous forme de mesures isolées en faveur d’une justice réparatrice. Cela peut prendre la forme de luttes pour la survie des populations rurales en faveur de la redistribution des terres. A d’autres moments, il peut s’agir d’une synergie de luttes sur certains aspects de la dette. Des exemples significatifs sont les luttes à propos de la dette odieuse. Celles-ci sont particulièrement pertinentes dans les pays du Sud où les régimes qui ont contracté ces dettes pouvaient être des dictatures, ou, tout au moins un héritage direct du viol colonial de nature à obliger des gouvernements démocratiques postérieurs à s’enfoncer dans l’endettement, avec des intentions correctives. Et, à d’autres moments encore, une justice réparatrice pourrait être obtenue par l’extension des droits humains par la loi. Politiquement, tous ces efforts doivent être soutenus, spécialement s’ils sont produits sur la base d’une position programmatique fondamentale. En termes de promotion d’un programme systémique de réparations, les idées qui s’offrent à nous aujourd’hui s’appuient sur les forces intégratives dans la situation actuelle du monde. Cette situation se divise en trois parties. On nous présente un système politique mondial unique. Celui-ci relève d’un système économique unique fondé sur un système écologique unique qu’il devrait, à son tour, alimenter. Ces trois parties constituent un système mondial total. Il n’est donc plus possible pour nous d’offrir des solutions aux problèmes des nations du Sud, si celles-ci subissent une ségrégation et que les solutions ne peuvent s’exprimer qu’au travers de la division. Un principe cardinal d’un monde intégré réside dans la compréhension que séparation et séparer signifient avec leurs ‘propres’ institutions ne peut que mener à l’inégalité. Etant donné ces circonstances, les mesures en faveur des réparations ne peuvent reposer que sur la construction et le maintien d’une économie mondiale unique - et non sur son morcellement. Des caractéristiques égalitaires au sein de la construction de la nation s’exprimeront réellement au mieux quand elles fonctionneront en conformité avec les autres expressions du même principe à l’échelle mondiale. Nous en arrivons donc à la conclusion que la réorganisation du monde doit se produire sur la base de nouvelles fondations sociales - les fondations d’une société post-capitaliste. Il s’agit d’une société où les forces d’égalité sont universelles ; elles sont devenues la force vitale même de l’économie, de l’écologie et de la politique.
Les réparations peuvent donc être comprises comme un moyen par lequel la vie sociale dans les nations actuelles telles que nous les connaissons peut être changée. De cette manière, elles pourraient donc être vues comme un outil pour créer « une vie meilleure » pour les fractions appauvries de l’humanité. Le besoin de réparations de ce type est ressenti de la manière la plus pressante dans les pays du Sud. Pourtant dans une perspective plus longue de l’histoire humaine, les réparations peuvent être considérées comme des mesures purement améliorantes même si elles sont vues en terme de justice réparatrice. Il y a un système inhérent de « rendement décroissant » dans cette manière de soutenir les réparations. Dans une perspective plus longue du développement historique, les réparations devraient être vues comme le moyen de restaurer et de soutenir la civilisation humaine. Ainsi elles ne sauraient consister en une réponse purement nationale. Elles constituent un phénomène international englobant les chances collectives de toute l’humanité et de toute la faune et la flore qui avancent avec nous dans notre domaine naturel.
M.P. Giyose (président de Jubilee South Africa).
22 novembre 2006