Extrait du sommaire.
Misères et splendeurs noires (Noël Bouttier), Les fantômes de la République (Ivan du Roy), La France est discriminatoire(Patrick Lozès interrogé par Ivan du Roy), Le combat sur la couleur de peau est archaïque(Entretien avec Patrick Chamoiseau), Garges : 42000 âmes, 62 ethnies (Ariane Puccini), Amoureuse des couleurs (Christiane Taubira), Des opinions diverses parmi lesquellesAngela Davis et Patrick Chamoiseau, Le combat noir (Ivan du Roy), L’Etre supême est africain (Henrik Lindell), "L’humanisme africain libérera l’Occident"(Emmanuel Lafont)

Le temps a passé, mais la sidération demeure. Près de deux ans après les émeutes urbaines de 2005, essayistes et chercheurs semblent toujours paralysés par l’événement. La gauche intellectuelle, en particulier, apparaît désorientée et divisée. Si certains de ses représentants se cramponnent à leur grille de lecture traditionnelle pour définir cette révolte comme un soulèvement populaire, d’autres y voient une rébellion inséparablement sociale et "ethnique".
Là où les premiers continuent de mettre en avant le rôle décisif du facteur de classe, les seconds n’hésitent plus à y mêler les enjeux de la "race" : "La révolte des banlieues (...) témoigne à la fois de la profondeur d’un conflit racial soigneusement refoulé au coeur de la société française, et du développement de massives inégalités de classe devant l’emploi, la scolarisation, la sécurité..." écrivait le philosophe Etienne Balibar dans un numéro de la revue Lignes intitulé "Ruptures sociales, ruptures raciales".
Il y a là une nouveauté : dans un pays où le terme même fut longtemps maudit, réservé à la droite extrême, la "race" resurgit sous la plume de théoriciens et de militants progressistes, et ce au nom de la lutte contre les discriminations. De sinistre mémoire, dira-t-on, ces termes sont frappés d’équivoque. Oui, et c’est précisément ce qui fait leur intérêt, répond le sociologue Didier Fassin, coauteur d’un ouvrage au titre manifeste, De la question sociale à la question raciale ? (La Découverte, 2006) : "L’embarras pour désigner les réalités de la question raciale, embarras de nature à la fois éthique et pratique, n’est pas un obstacle à la connaissance de ces réalités. Il en est la condition. Notre incapacité à nommer implique une obligation de penser", notait-il.
Tel est le contexte dans lequel paraît l’essai de Robert Castel, La Discrimination négative. Citoyens ou indigènes ?. Dans ce mince volume d’intervention, le sociologue s’avance sur une scène où on ne l’attendait guère : tout au long de son itinéraire, en effet, ce chercheur de renom a scruté les "métamorphoses de la question sociale" (titre de son maître-ouvrage, paru en 1995 chez Gallimard), la déstabilisation du salariat, le délitement des solidarités ouvrières ; et voilà qu’aujourd’hui, il analyse les émeutes de 2005 comme "un puissant révélateur de la manière dont se pose la question ethnique dans l’ensemble de la société française".
L’IMPORTANCE DES MOTS
Bien sûr, ce glissement du "social" à l’"ethnique" se trouve opéré avec prudence. Dans un premier temps, Castel privilégie ses classiques : retraçant un demi-siècle d’histoire, il décrit la crise des "grands ensembles", la montée du chômage de masse, l’avènement d’une précarité généralisée. Il replace donc la situation des banlieues au centre de la question sociale et affirme que "ces marges sont moins un territoire exotique que la surdétermination de ce qui se joue au coeur de la société et des enjeux qui la traversent".
Mais l’essentiel est ailleurs. Robert Castel met en garde contre les conséquences de ce qu’il nomme la "discrimination négative", autrement dit cette forme de stigmatisation qui transforme la couleur de peau et la consonance du nom en facteur d’exclusion. Chiffres à l’appui, il souligne l’"exil intérieur" d’une jeunesse victime de toutes les discriminations (à l’école, au commissariat, au travail...) et dont la révolte reflète un "rapport déçu à la citoyenneté". De fil en aiguille, et de façon plus inédite, Castel en vient à faire sien le procès du modèle républicain à la française, de son "universalisme proclamé mais aveugle aux différences" et de sa "conception totalisante de l’assimilation".
S’ouvrent alors les pages les plus fragiles du livre, les plus cruciales aussi, en ce qu’elles témoignent de la confusion profonde où se trouve maintenant, sur ces sujets, la gauche progressiste. Passons sur le fait que la charge antirépublicaine est bien peu étayée, tout comme sont à peine effleurées les graves questions que soulèvent les remèdes ici préconisés. Ainsi les mesures de "discrimination positive" semblent-elles avoir la faveur du sociologue, sans qu’il fasse mention des travaux américains qui en dénoncent les effets pervers. Idem pour la mise en oeuvre de "statistiques ethniques" dont il ne démontre pas l’utilité. Le fait que ces statistiques figurent dans l’actuel projet de loi sur l’immigration, visant à durcir les conditions du regroupement familial, devrait d’ailleurs inciter à la réflexion.
Plus significatifs encore sont les mots employés. Car le champ que Robert Castel investit (tardivement) est déjà miné, et chaque terme menace de lui exploser à la figure, avec d’autant plus de violence que ce vocabulaire n’est pas le sien. Or, curieusement, le sociologue semble emboîter le pas non aux chercheurs les plus exigeants, mais aux agitateurs les plus bruyants qui l’ont précédé en ces périlleux parages.
Sur sa droite, d’abord : multipliant les protestations de réalisme ("si l’on n’a pas peur des mots", etc.) et refusant le prétendu "angélisme", il se fourvoie dans un lexique "ethno-racial" où la France serait clivée entre les "travailleurs issus de l’immigration", d’un côté, et les "population d’origine métropolitaine", ou l’ethnie "autochtone", de l’autre. Cette partition induit plus de confusion qu’elle n’en dissipe et place les populations des DOM-TOM, françaises depuis des siècles, sur le même plan que les enfants d’immigrés arrivés en France dans les années 1960. On sera également surpris par l’utilisation, à plusieurs reprises et sans guillemets, de l’expression "Français de souche", qui entérine l’idée d’une identité nationale ancrée dans le sol. Une telle représentation du monde est bien éloignée de celle du modèle durkheimien, fondé sur la socialisation, dont se réclame par ailleurs Castel.
Sur sa gauche, ensuite : cédant à une mode récente, Castel reprend à son compte l’argument "postcolonial", selon lequel les discriminations dont souffrent aujourd’hui les jeunes issus de l’immigration viendraient prolonger le statut des "indigènes" au sein de l’Empire français. Idée séduisante, désormais partout martelée, mais qu’aucune recherche sérieuse n’a encore vraiment étayée. Idée à double tranchant, du reste, comme l’atteste l’essai de Castel lui-même : à force d’assimiler les "jeunes de banlieue" à des "adolescents issus de l’immigration maghrébine et subsaharienne", et les insurgés de l’automne 2005 aux "populations issues de l’immigration postcoloniale", le sociologue pourrait susciter des questions embarrassantes. Un seul exemple : pourquoi diable les populations d’origine vietnamienne, pourtant "ex-indigènes" elles aussi, n’apparaissent-elles jamais dans ce sombre tableau ? Le texte de Robert Castel ne fournit pas de réponse. Où l’on constate qu’un certain "racialisme", même bien intentionné, risque de déboucher sur la stigmatisation des femmes et des hommes qu’il prétend émanciper.
Jean Birnbaum LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l’édition du 05.10.07